Déclaration prononcée par M. Ntaganda devant les juges de la CPI le dernier jour de son procès

Bosco Ntaganda, l’ancien chef rebelle qui répond de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité devant la Cour pénale internationale (CPI), a fait une déclaration à l’audience de clôture de son procès le 30 septembre 2018. M. Ntaganda nie toutes les charges qui, selon les procureurs, découlent de sa conduite et de celle de ses troupes lors du conflit ethnique qui s’est déroulé dans la province de l’Ituri, en République démocratique du Congo, en 2002 et 2003. À l’époque, M. Ntaganda était un commandant de haut rang des Forces patriotiques pour la libération du Congo (FPLC), la branche armée d’un mouvement rebelle dénommé l’Union des patriotes congolais (UPC). Vous trouverez ci-dessous la transcription de la déclaration de M. Ntaganda.

Messieurs les juges, c’est la troisième occasion qui m’est donnée pour m’adresser à vous directement et je vous en suis très reconnaissant. Je vais m’exprimer en kinyarwanda pour des raisons d’interprétation [de la Cour] mais j’aurai pu tout aussi bien parler en swahili comme je l’ai fait lorsque j’ai apporté mon témoignage devant la Cour.

La première opportunité de m’adresser aux juges s’est présentée au début du procès et à cette époque vous ne me connaissiez qu’à peine. Je maintiens tout ce que je vous ai déclaré ce jour-là. Je suis un révolutionnaire mais je ne suis pas un criminel. La deuxième fois où je me suis adressé aux juges, c’était lors de mon témoignage qui a duré plusieurs semaines. Lorsque j’ai débuté mon témoignage, vous me connaissiez un peu mieux mais vous aviez malheureusement une image plutôt négative de moi. Cela provenait d’allégations sans fondement faites par le procureur à mon encontre et également de conversations téléphoniques que j’ai échangé avec de nombreuses personnes.

Évidemment, même s’il ne s’agit pas de la seule raison, c’est certainement une des raisons principales qui a motivé mon souhait de témoigner devant la Chambre afin que vous puissiez m’entendre directement, me poser des questions et apprendre à mieux me connaître.

Le témoignage que j’ai apporté devant cette chambre est une expérience enrichissante que je n’oublierai jamais. Il est évident que cela n’a pas été un exercice facile mais j’avais un profond besoin de vous raconter mon histoire, de m’exprimer publiquement sur ma carrière militaire. Je suis devenu soldat à 18 [ans] et j’ai poursuivi ma carrière jusqu’à être nommé chef d’état-major fin 2003. Aujourd’hui, au terme de ce long procès et après avoir apporté mon témoignage pendant plusieurs semaines, la situation est différente. Je souhaite que vous me connaissiez mieux et que vous rendiez maintenant compte que je ne suis pas le « Terminator » décrit par le procureur.

Cela fait exactement cinq ans, cinq mois et sept jours que je me suis présenté pour comparaître devant la Cour afin de répondre aux accusations qui ont été portées à mon encontre. Bien entendu, la décision que j’ai prise de me rendre à l’ambassade américaine [à Kigali, au Rwanda] puis d’être transféré à La Haye a changé ma vie profondément. Quelques années avant ce jour, j’étais général dans l’armée nationale congolaise et, à ce titre, j’ai même travaillé avec des fonctionnaires de la MONUC [l’ancienne Mission de l’Organisation des Nations Unies pour la stabilisation en République démocratique du Congo] lors d’opérations menées contre les FDLR [les Force démocratiques pour la libération du Rwanda, groupe rebelle basé au Congo] au Nord-Kivu et au Sud-Kivu. Mais j’ai véritablement ressenti la nécessité de me livrer volontairement et de faire face aux charges portées à mon encontre. Même si je ne connaissais pas tous les détails de ces charges, rectifier les faits publiquement et aider à établir la vérité ont été pour moi une mission fondamentale.

En 2013, lorsque je me suis volontairement livré, j’étais convaincu, et je le suis toujours aujourd’hui, que je ne n’avais rien à me reprocher. C’est une autre des raisons pour lesquelles il était important pour moi d’être jugé publiquement devant cette Cour afin que la vérité émerge et que les gens me comprennent, me connaissent et sachent qui est le vrai Bosco Ntaganda. Messieurs les juges, je savais que me présenter volontairement devant la Cour serait une grande épreuve. Je suis un homme et un père. Je réalise que ce temps passé en détention a été une épreuve difficile car j’ai été détenu loin de de ma famille. En effet, je connais même très peu quelques-uns de mes sept enfants et certains d’entre eux ne connaissent même pas leur père même s’ils sont grands.

Entendre toutes ces allégations portées à mon encontre par l’accusation et les entendre jour après jour n’a pas été facile mais j’ai compris que cela faisait partie du processus judiciaire et je suis en paix avec moi-même puisque je sais que ces allégations ne sont que des mensonges. Je ne me vengerai pas [sic] des restrictions mises en place sur mes contacts avec les membres de ma famille pendant près de trois ans à cause des allégations faites par le procureur même si ces allégations ne se trouvent pas dans le document contenant les charges. Toutefois, je dirais que je vous suis extrêmement reconnaissant que les communications avec ma famille et mes amis ont été rétablies depuis la fin du procès

Et j’ai compris, messieurs les juges, que vous étiez mon dernier recours. Je suis confiant sur le fait que vous êtes en mesure d’examiner le témoignage et les documents versés aux débats et vous serez en mesure de distinguer les mensonges de la vérité. Dans tous les endroits où je me suis rendu au fil des ans depuis mes jeunes années, j’ai toujours été quelqu’un de discipliné et, grâce à cette discipline, je suis devenu général très jeune. Même actuellement, au quartier pénitentiaire [de la CPI], mes compagnons de détention m’ont choisi pour les représenter étant donné la discipline dont j’ai fait preuve.

Lorsque j’ai appris le commandement militaire, j’ai appris qu’un bon chef montre l’exemple. Cette leçon a formé la personne que je suis aujourd’hui. J’ai fait de mon mieux pour faire passer ce message et ces valeurs à ceux qui étaient sous mon commandement afin que ces hommes deviennent des chefs militaires exemplaires qui respecteront la population et protègent leurs biens.

Messieurs les juges, je ne commenterais pas la conduite de mon procès mais je souhaiterai plutôt faire quelques observations au sujet de mon propre témoignage. J’ai pris la décision de témoigner de mon propre chef et sans contrainte. Sur une période de plusieurs mois, j’ai répondu à des questions que vous, les juges, les procureurs, les représentants des victimes et mes propres avocats m’ont posé. J’ai fourni des informations sur chaque sujet. Je n’ai jamais tenté de fuir mes responsabilités et bien que je sois un officier d’état-major général, je n’ai pas hésité à reconnaître ma responsabilité en tant que commandant de certaines opérations telles que celle de Mongbwalu.

J’ai décrit comment j’étais arrivé à Bunia, une région que je ne connaissais même pas et j’ai également expliqué comment j’étais devenu un membre des FPLC. J’ai donné des précisions sur mon rôle en tant que chef adjoint de l’état-major en charge des opérations et de l’organisation ainsi que sur mes relations avec mes supérieurs [Floribert] Kisembo et [Thomas] Lubanga. J’ai également indiqué clairement ne pas être un homme politique.

En réponse à toutes les questions que l’on m’a posées, j’ai systématiquement tenté de fournir le maximum d’informations à l’exception des documents et des événements dont je n’avais pas connaissance à l’époque.

J’ai témoigné longuement sur l’idéologie que nous avons adopté et nous avons fait notre maximum pour l’inculquer aux membres des FPLC. C’est parce que nous voulions prendre des mesures positives qui pourraient nous distinguer des autres groupes. À cet égard, tout ce que j’ai dit et précisé par rapport aux opérations des FPLC peut être trouvé dans mes registres. Bien que les messages de mes registres ne constituent qu’une part de ce que j’ai fait pour accomplir les missions que mes supérieurs m’ont assigné et pour appliquer la discipline aux membres des FPLC, j’ai réaffirmé que ces messages étaient représentatifs de l’idéologie et du sens de la discipline dont j’étais imprégné pendant cette période.

Le fait est que j’étais extrêmement fier de ce que nous étions capables de réaliser en si peu de temps avec des ressources limitées. Nous avons réussi à mettre en place un groupe bien structuré et discipliné ayant l’objectif de protéger la population civile quelle que soit son origine ethnique ou régionale. Mes registres montrent clairement que j’ai ordonné tous les éléments [combattants des FPLC] suspectés d’avoir commis des délits d’être placés en détention provisoire en attendant les enquêtes afin d’éviter que ces éléments ne ternissent l’idéologie des FPLC. Par exemple entre 2002 et 2003, avec l’accord de mes supérieurs, je n’ai jamais hésité de prononcer des punitions à l’encontre à la fois des soldats et des officiers de haut rang qui ont été déclarés coupables d’infractions. Ces mesures visaient à protéger la population et leurs biens. Messieurs les juges, voilà quelle était l’idéologie de l’UPC et des FPLC.

Messieurs les juges, en accord avec l’exemple défini par les dirigeants de l’UPC, les FPLC avaient comme objectif de protéger tous les membres de la population. Les opérations des FPLC étaient, sur le plan stratégique, défensives. Les secrétaires nationaux et les membres de l’UPC provenaient de différents groupes ethniques y compris les Lendu. De même, les commandants et les soldats des FPLC étaient issus de différents groupes ethniques. Je n’avais pas connaissance de leurs origines ethniques car il n’était pas demandé de divulguer leur appartenance ethnique. Contrairement aux affirmations du procureur, les FPLC n’étaient pas composés d’un seul groupe ethnique.

Messieurs les juges, nous assurions la protection des civils Lendu qui ont cherché à se réfugier auprès de nous à Mandro as à la suite des menaces des combattants Lendu lorsqu’ils avaient refusé de prendre part aux attaques contre les Hema. C’est un exemple de notre politique pour protéger tous les membres de la population sans discrimination. Encore à ce jour, les gens que nous avons protégé vivent toujours dans la même localité.

Messieurs les juges, avant l’ouverture de mon procès, j’ai espéré que les audiences préliminaires se tiennent sur le territoire national d’Ituri, dans lequel je suis accusé par le procureur d’avoir perpétré des crimes. Je crois que que vous avez pu voir de vos propres yeux les lieux où se sont produits les événements pour lesquels les charges du procureur ont été portées. Néanmoins, même si mes souhaits ne se réalisent pas, je suis convaincu que vous pourrez avoir une compréhension totale de la situation qui régnait à l’époque des événements, que vous pourrez vous prononcer sur ce qui s’est réellement passé et faire la distinction entre les charges et la réalité.

Messieurs les juges, l’Ituri a souffert énormément et de nombreux habitants de toutes les ethnies ont subi de graves préjudices en conséquence du conflit ethnique qui a dévasté ce territoire à compter de 1999. Comme je l’ai déjà mentionné, ce conflit ethnique a été déclenché par des hommes politiques qui ont plongé le Congo dans un bain de sang par des propos incendiaires tels que « Tuer tous les Tutsis et tous ceux qui leur ressemblent » dans le but de satisfaire leur soif de pouvoir.

Je suis un citoyen congolais dont l’objectif a toujours été de faire tout ce qui était possible pour que tous les congolais vivent en paix et en harmonie quelle que soit leur ethnie. Par conséquent, et ayant pu observer la situation depuis l’intérieur, je ressens une grande compassion en raison de toutes les souffrances et préjudices subis par la population civile de tous les groupes ethniques. L’objectif de l’UPC était de résoudre les problèmes accablant le Congo et de protéger la population civile en mettant un terme à tous les actes de violence à caractère ethnique.

Malgré les accusations portées à mon encontre, je trouve du réconfort dans le fait de savoir que l’UPC, les FPLC et moi-même, avons fait tous les efforts possibles pour que cet objectif soit atteint. Aujourd’hui, l’UPC est un parti politique légalement constitué et qui est bien établi dans le paysage politique de la République démocratique du Congo. Le parti continue de prôner les mêmes valeurs et idéologies que l’UPC de 2002 et de 2003. Il possède des représentants à l’assemblée nationale et dans d’autres institutions du pays. C’est peut-être une maigre consolation dans le contexte des troubles qui continuent d’affecter la RDC mais je me hasarderais même à dire que la situation actuelle est également très révélatrice de la nature et des objectifs de l’UPC en son temps.

Je vous remercie infiniment.

 

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